Qui s'endette, s'enrichi  

Qui s'endette, s'enrichit ...



Par Monsieur Simon Bourgeois journaliste croniqueur de la RTBF


Coronaviru : des milliards d'aide publique, d'où vient tout cet argent ?

Coronavirus : des milliards
 d’aide publique, d’où vient tout cet
 argent ?Simon Bourgeois

 Presque tous les jours depuis le début de la crise du coronavirus, les autorités annoncent des mesures de soutien aux travailleurs, aux entreprises, aux particuliers… Encore récemment : 15 millions d’euros pour les CPAS18 millions pour les locataires à Bruxelles7,8 millions pour les hôpitaux universitairesplus de 3 millions pour la presse200.000€ pour l’aquaculture… Cela s’additionne aux aides pour les indépendants et les entreprises déjà annoncées mi-mars. En quelques semaines, le gouvernement fédéral a emprunté (ou prévu de le faire) 21,81 milliards d’euros pour faire face à la crise. D’où vient tout cet argent mobilisé si rapidement et qui semble tomber du ciel ? Qui va payer la facture ?

D’où viennent ces milliards ?

L’Etat n’a pas l’argent qu’il est en train de dépenser, il n’est pas disponible sur des comptes, en réserve, en cas de coup dur. En fait, le gouvernement fédéral (essentiellement) mais aussi les régions et les communautés l’empruntent. Les pouvoirs publics ne pourraient pas faire autrement. "Déjà en temps normal, l’Etat n’aurait pas disposé de recettes suffisantes (les recettes d’impôt…) pour payer toutes ces mesures, précise Eric Dor, directeur des études économiques à l’IESEG School of management. En plus, actuellement, l’Etat a beaucoup moins de recettes, puisque des secteurs entiers de l’économie sont à l’arrêt et ne payent donc plus de TVA, d’impôts… Les recettes diminuent, les dépenses augmentent, il n’y a pas de secret, il faut emprunter la différence".

L’Etat belge n’a pas cet argent. Il n’y a pas de secret, il faut l’emprunter

Les gouvernements empruntent auprès de ce qu’on appelle "les marchés". Ce sont, en temps normal, des compagnies d’assurances, des banques, des fonds d’investissement, des fonds de pension qui prêtent aux Etats. En plus de cela, la Banque Centrale Européenne prête, indirectement, beaucoup d’argent pour l’instant aux pays membres de la zone euro, dont la Belgique. Pour ce faire, la BCE créé de la monnaie : "C’est assez exceptionnel, détaille Eric Dor. Depuis le début de la crise, la Banque Centrale Européen elle-même (par l’intermédiaire des Banques Nationales) achète énormément de dettes émises par les Etats européens. L’Etat belge, par exemple, émet des obligations pour emprunter. Elles sont achetées par des investisseurs privés et puis, très vite, elles sont rachetées par la Banque Nationale de Belgique qui émet de la monnaie pour acheter cette dette". Une grande partie des nouvelles dettes contractées pour faire face à la crise du coronavirus est donc financée par de l’argent crée pour l’occasion.

Techniquement, il n’y a aucune limite à la création monétaire, mais si les banques centrales en émettent trop, l’argent perdrait de sa valeur et il y a un risque d’inflation, c’est donc un outil à manier avec précaution.

N’est-ce pas risqué pour la Belgique de s’endetter autant ?

En dépensant des milliards en quelques semaines, l’Etat espère limiter la casse et permettre une relance de l’économie le plus vite possible avec le moins de conséquences possible. Esther Duflo, prix Nobel d’économie 2019, le résumait ainsi chez nos confrères de France Inter, "Dans une telle période, dépenser plus d’argent aujourd’hui, cela fait économiser de l’argent demain".

Le gouvernement bruxellois a, par exemple, déjà octroyé plus de 16.000 "primes covid" de 4000€ aux entreprises en difficulté. C’est une grosse dépense inattendue pour la Région. "Effectivement, ça a des conséquences budgétaires jamais vues, explique Barbara Trachte, secrétaire d’Etat bruxelloise de la Transition économique, mais c’est indispensable. Ne pas agir aujourd’hui aurait des conséquences sociétales, sociales, économiques et budgétaires plus importantes que les mesures que nous prenons. On essaye d’aider les gens à passer le cap, d’éviter de faire faillite et ainsi de créer du chômage. Ce sont des mesures qui vont permettre d’éviter des coûts pour plus tard". Malgré le coût énorme, l’Etat préfère donc financer le chômage temporaire et maintenir les entreprises en vie pour que l’économie puisse reprendre une fois la crise passée. Cela lui permettra de retrouver ses recettes (les impôts, les taxes,...). Si cette crise sanitaire devait se muer en profonde crise économique, les finances publiques seraient bien plus mises à mal.

Ces dépenses aujourd’hui vont permettre d’éviter des coûts pour plus tard

Par ailleurs, la Belgique profite toujours de taux d’intérêt extrêmement faibles. Aujourd’hui, le gouvernement fédéral emprunte à 10 ans à 0,4%. "Ça ne coûte presque rien d’emprunter" confirme-t-on à l’Agence fédérale de la dette. "Tant que ces taux restent si bas, il n’y a pas de risque pour Eric Dor. A condition, bien sûr qu’on retrouve rapidement de la croissance".

Dans ce contexte, même des pays très à cheval sur la rigueur budgétaire comme l’Allemagne, qui en temps normal rechigne à s’endetter pour se financer, ont aussi décidé de creuser leur déficit et donc s’endetter pour soutenir leur économie.

Qui va rembourser cette dette ?

Il est tout à fait habituel pour un Etat d’être endetté. La dette publique de la Belgique est de 423 milliards d’euros. Mais contrairement aux particuliers, un Etat ne rembourse pas sa dette, il la fait "rouler". C’est-à-dire que quand arrive l’échéance du remboursement il paye son créancier en empruntant à quelqu’un d’autre. Une dette pour une autre, indéfiniment. Un Etat stable et qui inspire la confiance des investisseurs peut se permettre cela, parce qu’a priori et contrairement à un particulier, il sera toujours là et solvable.

La question n’est donc pas tant de savoir qui va rembourser cette dette que de savoir si la Belgique pourra trouver demain des investisseurs disposés à lui prêter pour rembourser ce qu’elle emprunte aujourd’hui. Le risque c’est une augmentation des taux, ce qui signifierait qu’il faut dépenser plus pour rembourser cette dette… ce qui a pour effet de creuser la dette. Or, la Belgique emprunte facilement. "Si les taux d’intérêt augmentaient, là oui, on pourrait craindre une nouvelle crise des dettes publiques, confirme Eric Dor. Mais aujourd’hui on n’en est pas là".

Tant que ces taux restent extrêmement bas, il n’y a pas de risque

Certes, la Belgique s’endette massivement, ce qui en temps normal pourrait inquiéter les investisseurs et faire augmenter les taux d’intérêt, mais presque tous les Etats du monde font la même chose actuellement. Et dans ce contexte la Belgique continue de faire bonne figure, les agences de notations considèrent en tout cas que prêter à la Belgique est un investissement "de bonne qualité". Dans l’état actuel des choses la Belgique trouve donc facilement des investisseurs pour rembourser sa dette.

Faudra-t-il dès lors s’engager dans des mesures d’austérité pour réduire la dette publique ? "Cela n’aurait aucun sens tranche Roland Gillet, Professeur d’économie financière à la Sorbonne et à l’ULB (Solvay). Si on veut relancer l’activité, ce n’est pas avec des mesures récessives comme une hausse des impôts, une hausse des prélèvements et une absence d’investissements publics. On continuerait plutôt à créer un effet récessif qui s’auto-alimenterait. Par contre, il faudra bien entendu réfléchir pour trouver des trajectoires budgétaires tenables".

Conclusion d’Esther Duflo, dans la presse française, vu les faibles taux d’intérêt : "Il n’y a absolument pas à s’inquiéter de la facture pour l’instant, c’est le dernier de nos soucis".


Recueilli par Aldo Bertollo

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